Avec un peu d'exagération œnologique, on pourrait dire que, où que ce soit dans le monde, il suffit de planter un cep de chardonnay pour en faire du vin. Le chardonnay est en effet omniprésent, depuis son berceau en France (le cépage tirerait son nom du village du même nom situé près de Mâcon, en Bourgogne) jusqu’aux immenses vignobles des différentes régions viticoles d’Amérique du Nord et du Sud, d’Australie…
Selon les chiffres d'Industry Research, 38 % de l'ensemble des vins blancs vendus dans le monde en 2024 auraient été des chardonnays. Pour beaucoup de gens, le vin blanc est tout simplement synonyme de chardonnay. Jancis Robinson, la critique de vin de référence, décrit d’ailleurs le chardonnay dans The Oxford Companion comme « une marque », et Gianluca Di Taranto qualifie lui aussi sans détour ce cépage de « marque » dans son ouvrage De Druif (2022). La popularité de cette « marque » est illustrée par l’apparition fréquente du mot « chardonnay » dans des séries télévisées populaires telles que Desperate Housewives, Sex and the City et Big Little Lies.
En soi, le succès mondial du chardonnay n’a rien d’étonnant. C’est un cépage relativement facile à cultiver. Il s’adapte à de nombreux types de sols et de conditions climatiques. En cuverie également, il offre une grande polyvalence, permettant d’élaborer aussi bien des vins frais et nets que des cuvées amples, onctueuses et élevées en fût. On peut en faire des vins tranquilles, mais aussi des vins effervescents. Les viticulteurs commerciaux obtiennent des rendements élevés, mais ceux qui visent une cuvée haut de gamme peuvent également se tourner vers le chardonnay. Bien sûr, l’association avec des régions viticoles emblématiques telles que la Champagne et la Bourgogne ne nuit pas à la réputation de ce caméléon parmi les cépages.
Le chardonnay en Belgique : le numéro un incontesté
En Belgique aussi, le chardonnay arrive en tête des cépages les plus plantés (devant le pinot noir et le johanniter). Je me réfère ici aux chiffres du SPF Économie de 2023 (2024 a été une année atypique et difficile à utiliser comme référence). Sur les 891 ha plantés en Belgique en 2023, pas moins de 288 ha étaient consacrés au chardonnay. Tant en Flandre (129 ha sur un total de 456 ha) qu’en Wallonie (159 ha sur un total de 434 ha), le chardonnay est le cépage le plus planté. Le fait que son succès soit encore plus grand en Wallonie qu’en Flandre tient en grande partie aux types de vins qui y sont produits. En Wallonie, pas moins de 66 % de la superficie viticole est consacrée à la production de vin mousseux. Les plus grands domaines viticoles wallons, Chant d’Eole (54 ha) et le Domaine des Agaises (> 40 ha), se consacrent exclusivement aux vins mousseux et, dans ces deux domaines, le chardonnay est de loin le cépage le plus important.
Quantité contre qualité
Il y a bien sûr une grande différence entre « beaucoup » de vin et « du bon » vin. L’engouement pour le chardonnay qui a envahi le monde depuis les années 90 du XXe siècle a conduit, dans certains pays viticoles plus récents, à la production de vins corrects, mais médiocres et sans grand caractère. Et si certains chardonnays avaient un peu de caractère, celui-ci provenait souvent de l’utilisation – parfois excessive – du bois.
Le succès commercial de ce cépage a donc suscité, à un moment donné, une réaction de rejet de la part de consommateurs de vin qui tournaient le dos à ce cépage souvent considéré comme un « cépage de tout le monde ». À un certain moment, certains d’entre eux se sont regroupés – non sans un certain snobisme œnologique – sous la bannière « ABC », pour « Anything But Chardonnay » (Tout sauf le chardonnay).
Bien que dans certains nouveaux pays viticoles, le chardonnay soit encore utilisé comme cépage passe-partout, il est dans la plupart des cas (à nouveau) synonyme d’un cépage de qualité permettant d’élaborer de très bonnes cuvées dans différents styles. Ce renouveau est en partie lié à l’image florissante de la Bourgogne, où le chardonnay reste le cépage emblématique par excellence. Même dans les nouveaux pays viticoles, où le chardonnay a parfois été planté en masse et où l’on a initialement tenté de rester aussi proche que possible du style bourguignon, les vignerons ont acquis une grande expérience et produisent désormais des vins de terroir à base de chardonnay, dans lesquels le bois ne masque plus la typicité du cépage et de la région.
Nous savions déjà, grâce à l’un des paragraphes précédents, que nous avons également « beaucoup » de chardonnay en Belgique, mais qu’en est-il de sa qualité ?
La Belgique dans le monde
Examinons une référence internationale : le concours Chardonnay du Monde, qui a été organisé pour la 32e fois en 2025. Pour l’édition 2025, 518 échantillons provenant de 34 pays différents ont été envoyés. La dégustation est organisée au Château des Ravatys (Bourgogne) et réalisée par un jury international composé de 200 experts. Ce n’est certes pas le plus grand concours de vins, mais grâce notamment à sa spécialisation sur un seul cépage, à son caractère résolument international et à la qualité de son jury, il est tout de même considéré comme un concours de référence (dommage que le site web soit si peu pratique).
Comment s’en sortent les Belges au cœur de la production mondiale de chardonnay ? Une première médaille belge remonte déjà à 1999. Le Chardonnay Goud 1996 du domaine Genoels-Elderen y a remporté la médaille de bronze. Genoels-Elderen est resté pendant plusieurs années (jusqu’en 2004) le seul médaillé, avec au moins une médaille de bronze chaque année. Après deux millésimes sans médaille pour la Belgique, le Domaine des Agaises a pris le relais. Jusqu’à l’édition 2025, le Ruffus Brut et/ou le Brut Sauvage ont été récompensés chaque année. On remarque une évolution au fil des ans, passant des médailles d’argent aux médailles d’or. Ainsi, tant le Ruffus Chardonnay Brut que le Chardonnay Brut Sauvage ont remporté l’or lors de l’édition 2023. En 2024, le Brut Sauvage a remporté l’or et, lors de l’édition 2025, ce fut à nouveau au tour du Chardonnay Brut. Peu à peu, d’autres domaines belges ont également remporté des médailles lors de ce concours international : Château Bon Baron a remporté une médaille d’argent en 2017 et 2018 avec un vin tranquille de chardonnay. En 2019, Chant d’Eole a rejoint les rangs avec une médaille d’argent pour son Blanc de Blancs Brut. En 2020, il a même remporté une médaille d’or avec la même cuvée (ainsi qu’une médaille d’argent pour son Grand Cru Brut – Millésimé 2015). Outre Chant d’Eole et Ruffus, les domaines belges Domaine W et Tour de Tilice ont également fait leur apparition dans les classements des éditions 2024 et 2025. Le Domaine W s’est même immédiatement hissé sur la plus haute marche du podium et a remporté pas moins de 3 médailles d’or lors des deux dernières éditions. Bien que le nombre de médailles par édition reste pour l’instant limité, on remarque tout de même qu’un certain nombre de domaines belges obtiennent régulièrement des scores élevés, ce qui n’est pas évident compte tenu de la portée internationale du concours. Alors qu’il y a 25 ans, ils devaient encore se contenter de médailles de bronze, les domaines belges repartent désormais chaque année avec des médailles d’argent, voire d’or.
Une telle distinction internationale est bien sûr agréable, mais qu’en est-il lorsque la critique œnologique la plus influente du moment compare votre chardonnay à un Puligny-Montrachet… C’est ce qui est arrivé à Peter Colemont en 2007. Lorsque Jancis Robinson a dégusté à l’aveugle le Chardonnay 2001 du domaine belge Clos d’Opleeuw lors d’un repas au restaurant trois étoiles Hof van Cleve, elle était convaincue de déguster un grand cru issu du cœur de la Bourgogne. Clos d’Opleeuw est un petit vignoble clos (1 ha) situé dans le hameau de Gors-Opleeuw, en Hesbaye. Son chardonnay, vinifié avec le plus grand soin, est élevé pendant un an en fûts de chêne français et belge, en partie neufs et en partie usagés. Le fait que La Robinson apprécie toujours le chardonnay belge ressort d’une chronique qu’elle a publiée cette année dans le Financial Times et dans laquelle, outre le Clos d’Opleeuw, elle fait également l’éloge des chardonnays de La Falize et Château de Bousval.
I was served it blind last week with dinner [...] and took it for a very sophisticated Puligny-Montrachet. I found it extremely difficult to believe that it was made so far off the beaten track.
Jancis Robinson over Clos d'Opleeuw Chardonnay 2001
La Belgique dans le verre
Sous la rubrique « benchmarks », il faut certainement inclure les dégustations de vins belges organisées par Stefaan Soenen, personnalité belge du vin 2024 et co-rédacteur du Guide des vins belges annuel de Gault&Millau. Plusieurs fois par an, il réunit une quinzaine de dégustateurs, de vignerons et de chroniqueurs œnologiques au domaine Petrushoeve à Bekkevoort. À chaque fois, il présente une sélection de 25 à 30 vins belges autour d’un thème précis : vin naturel, vin issu de cépages interspécifiques, rouge belge, pinot gris, etc. En juin 2025, il a organisé une dégustation autour du chardonnay belge, avec comme référence plusieurs chardonnays de Bourgogne. Dans les paragraphes suivants, je présente brièvement quelques vins de la table de dégustation. Tous les vins sont élaborés à partir de 100 % de chardonnay.
Les trois premiers vins de la table de dégustation illustrent d’emblée à quel point le millésime et le terroir d’un vin peuvent être importants, mais aussi comment le travail en cuverie influence le caractère final du vin. Les dégustateurs ont pu déguster les Hagelander 2021, 2022 et 2023. Le domaine Hagelander a été fondé dans les années 70 par Jos Daems et a été l’un des pionniers de la renaissance du vin belge. Depuis 2019, le domaine est exploité par Gerry Calders, du domaine Petrushoeve.
2021 n’a pas été une année facile pour la viticulture belge, avec des températures basses, peu de soleil et beaucoup de pluie. Pourtant, le Hagelander 2021 se caractérise par des arômes de fruits mûrs (ananas, mangue, pêche). Il est très ample et rond en bouche, mais ces arômes mûrs sont joliment équilibrés par une belle acidité. Le vin présente une belle et longue finale. Sur le papier, 2022 était une année plus facile, avec beaucoup de soleil et de chaleur en été, mais un automne frais. En raison du temps très ensoleillé, la cuvée 2022 présentait un manque d’acidité lors de la fermentation et le viticulteur a décidé de ne pas procéder à la malolactique. Le vin s’en trouve ainsi un peu plus austère et moins ample. Les arômes fruités s’expriment moins que dans la version 2021, ce qui a mis le bois davantage en avant. Globalement, le vin était moins complexe que l’édition 2021. L'année 2023 a été marquée par un printemps ensoleillé, mais par de nombreuses pluies en été. La cuvée 2023 a quant à elle subi une malolactique. Dans ce vin, ce sont surtout les arômes épicés qui ressortent. L'acidité ne semble pas encore tout à fait intégrée et le vin présente encore quelques notes vertes. Ce vin était peut-être encore un peu trop jeune pour être dégusté. Trois fois le même vin, mais trois fois une identité différente…
Cense de l’Aloutte est un domaine prometteur du Heuvelland. La Cuvée Denise 2021 se caractérise par des arômes de fruits mûrs, voire tropicaux, avec également une légère touche boisée. Ce vin présente une acidité marquée, mais très bien intégrée. La finale est légèrement minérale. Un vin savoureux et juteux.
On retrouve ces notes de fruits mûrs, ainsi que des fleurs jaunes et quelques éléments lactiques, dans le Chardonnay Barrique 2019 du domaine Près de Gand, situé en Flandre orientale. L’élevage en fût apporte non seulement de légères notes vanillées au vin, mais aussi une belle rondeur, où l’acidité, bien que très présente, s’intègre parfaitement.
Le Chardonnay Heerenlaak 2018 du domaine Aldeneyck est un vin d’exception au grand potentiel gastronomique. Il a magnifiquement vieilli, ce qui se traduit par des arômes de fruits mûrs, voire confits, de miel et de cire à parquet. Le vin a d’abord fermenté en cuves inox, puis en barriques. La moitié a subi une fermentation malolactique, l’autre moitié non, puis a suivi une période de maturation sur lies. Le résultat est un vin riche et rond, avec beaucoup de corps, une acidité finement intégrée et une finale légèrement minérale. Il a certainement su tenir la comparaison avec le Mont Battois 2021 du Domaine Pavelot (Haute-Côtes de Beaune) qui venait d’être servi juste avant. Le Heerenlaak 2019 s’est également montré sous son meilleur jour. Bien qu’il n’y ait qu’un an d’écart avec le précédent, le caractère de ce vin est nettement plus jeune. Pas de cire à parquet ni de miel, mais bien des fleurs blanches. Ce vin présente également une subtile note boisée. Ces chardonnays d’Aldeneyck se situent sans aucun doute au même niveau que de nombreux bourgognes blancs.
Tout comme les chardonnays d’Aldeneyck, ceux du Château Bon Baron figurent parmi les meilleurs de Belgique. Sur la table de dégustation, nous avons reçu les chardonnays de 2015 et 2018. Tous deux magnifiquement mûrs, le 2015 s’appuyant encore un peu plus sur les arômes de miel et de cire d’abeille, tandis que le 2018 présentait des notes un peu plus florales. Dans les deux cas, l’acidité est bien intégrée et maintient un bel équilibre avec les notes aromatiques mûres. Deux vins magnifiquement amples, ronds et juteux qui offrent de nombreuses possibilités gastronomiques. Le fait que les vins du Château Bon Baron vieillissent si bien tient peut-être en partie à l’utilisation de l’oxydation du moût lors de la vinification, ce qui assure une stabilisation supplémentaire des arômes et une bouche plus ample. C'est un procédé souvent utilisé en Bourgogne et pour certains types de riesling (secs, puissants).
Le Château de Bousval est l'un des rares domaines viticoles certifiés biodynamiques en Belgique et le seul à porter le label Biodyvin. Nous avons dégusté les cuvées Tout Cru 2020 et 2022. Le millésime 2020 est déjà à son apogée, avec une palette aromatique variée de fruits à noyau (pêche), d'épices vertes, de cire d'abeille et de miel. En bouche, il se caractérise par sa fraîcheur et son élégance, où les arômes fruités et l'acidité s'entremêlent harmonieusement. C'est un vin juteux, doté de la rondeur nécessaire et d'une longue finale. Le millésime 2022 présente également un fort potentiel, mais il est encore un peu jeune pour être dégusté, avec une prédominance d’arômes d’agrumes, de mélisse citronnée et d’épices vertes. En bouche, l’acidité n’est pas encore parfaitement intégrée aux arômes fruités, mais d’ici deux ans, ce millésime devrait lui aussi être à son apogée.
Du vigneron limbourgeois Genoels-Elderen, un autre pilier de la viticulture belge, nous avons dégusté le Chardonnay Goud 2018 et leur cuvée d’exception De Chardonnay 2016. Ce dernier vin n’a été produit que deux fois, en 2016 et en 2020, lorsque les conditions étaient optimales. Seuls 4 fûts ont été produits, soit environ 1 200 bouteilles. Le Goud 2018 est un beau vin élégant, au nez discret d’agrumes, d’herbes vertes, de poire verte, de silex et d’une légère note boisée. En bouche, le vin est encore légèrement asséchant. Le Chardonnay 2016 est plus expressif et plus aromatique que le Goud 2018, avec des arômes de fruits à noyau mûrs, d’agrumes confits et une légère minéralité. En bouche, il est plus ample et plus juteux que le Goud 2018. Ces deux vins n’ont peut-être pas encore atteint leur apogée et possèdent encore un bon potentiel de garde.
Le Domaine La Falize, situé dans la région de Namur, pratique également la biodynamie. Le vignoble se compose de cinq parcelles qui sont vinifiées séparément avant d’être assemblées. Le vigneron est assisté par Peter Colemont du Clos d’Opleeuw et Sylvain Pellegrinelli de Vosne-Romanée. Avec de tels noms dans l’équipe, il n’est donc pas étonnant que les vins de La Falize comptent parmi les meilleurs de Belgique. Nous avons dégusté côte à côte les Chardonnay 2018 et 2019. Ces deux cuvées comptent parmi les meilleurs chardonnays belges que j’ai jamais dégustés. Les deux vins présentent des arômes de fruits à noyau. Le 2018 a déjà trouvé toute sa maturité, avec des arômes de caramel et de miel, une légère touche de vanille, mais aussi une belle fraîcheur. L'acidité du 2018 est déjà parfaitement intégrée. Le 2019 est, à plusieurs égards, un peu plus jeune que le 2018. Les arômes fruités sont plus prononcés que sur le 2018 et l'acidité est également un peu plus marquée, bien qu'elle soit, tout comme sur le 2018, déjà bien intégrée.
Nous avons déjà évoqué le Clos d’Opleeuw dans l’un des paragraphes précédents. Lors de la dégustation, nous avons eu le plaisir de goûter la Cuvée Lossensis 2022. C’est sans doute l’un des vins belges les plus chers, mais on ne peut vraiment rien lui reprocher… C’est un vin magnifiquement raffiné, équilibré et précis, qui fait très bourguignon par sa générosité, sa rondeur et son ampleur, mais qui possède également plus de fraîcheur que certains de ses frères et sœurs bourguignons. Le vin présente de beaux arômes entremêlés de fruits à noyau, d’agrumes et d’herbes fraîches, avec également une subtile note boisée.
Conclusion
Les chardonnays belges se distinguent par leur précision, leur fraîcheur et l’expression de leur terroir, avec des styles allant du minéral et épuré au rond et gastronomiquement varié. La reconnaissance internationale confirme que la qualité a désormais atteint un niveau comparable à celui des régions renommées. La vaste dégustation organisée par Stefaan Soenen illustre en outre à quel point les vignerons belges font preuve de plus en plus d’audace, de savoir-faire et de vision. Le chardonnay est peut-être une marque mondiale, mais en Belgique, il acquiert une signature propre et reconnaissable qui lui vaut pleinement sa place sur la scène internationale.
---
Cet article a également été publié sur WijnWijnWijn-Magazine.







