Le 23 novembre 2024, Stefaan Soenen a organisé une dégustation de vins rouges belges au domaine viticole Petrushoeve, dans le Hageland.
Voici la troisième partie du compte-rendu de cette dégustation, qui présente les notes de dégustation de la session de l'après-midi, complétées par une conclusion générale.
Tout sauf le pinot noir
Si la matinée était entièrement consacrée au noble pinot noir, Stefaan Soenen avait composé pour l'après-midi une série variée de vins à base d'autres cépages rouges, parmi lesquels figuraient aussi bien des cépages classiques qu'hybrides.
Le premier vin était l’Agate 2020 du Clos des Ramiers à Borgloon, un assemblage composé à 50 % de dornfelder et de deux cépages hybrides : 25 % de muscat bleu et 25 % de cabernet cortis. Au nez, ce vin regorge d’arômes fruités (baies rouges, cerises, fraises des bois) avec, en arrière-plan, quelques notes florales. Il est très juteux en bouche grâce à une structure tannique légère entremêlée d’une acidité fine.
Avec le deuxième vin de l’après-midi, le Rocopo Dornfelder 2018 du domaine Haksberg, nous restons pleinement dans le fruité, avec au nez beaucoup de fruits rouges mûrs, de cassis et de banane. Les arômes fruités s’expriment également pleinement en bouche. Tout comme le vin précédent, c’est un vin fruité et juteux, doté d’une acidité fine et d’une structure tannique légère.
Les deux vins suivants, tous deux issus de cépages hybrides du domaine Petrushoeve, expriment eux aussi pleinement leurs arômes fruités, tant au nez qu’en bouche. L’utilisation du rotofermenteur, que j’avais déjà mentionnée à propos du pinot noir du même domaine, a certainement contribué à intensifier encore davantage ces arômes fruités. Le Pinotin (2022) présente au nez un mélange de fruits rouges et noirs, mais aussi des notes lactiques et épicées avec une touche de sous-bois. L’acidité et les tanins sont juteux et croquants, et s’entremêlent à merveille. Le Regent (2021) s’appuie davantage sur les fruits noirs, rehaussés par une note mentholée et poivrée. En bouche, ce vin semble plus acide que le précédent et ses tanins paraissent un peu moins mûrs, sans que cela soit gênant. Des vins juteux, fruités et pleins de caractère.
Les vins issu de cabernet dorsa sont généralement très fruité, ce qui s’explique par le fait que l’un des parents de ce cépage est le dornfelder, qui présente lui aussi de nombreux arômes fruités. À cet égard, le Cabernet Dorsa (2018) du domaine Près de Gand s’est révélé un peu décevant. Moins de fruit au nez et en bouche que prévu. La structure tannique assez marquée, également typique du cabernet dorsa, s’imposait en bouche et dominait le profil acide.
Le Cabernet Dorsa 2015 du Château Bon Baron démontre que ce cépage peut lui aussi présenter un beau potentiel de garde. Au nez, on percevait non seulement des arômes de fruits des bois et de cassis, mais aussi des notes terreuses et de cuir, ainsi qu’une touche de menthol. Les arômes fruités se retrouvaient bien en bouche. Ce vin était très juteux et présentait un bel équilibre entre l’acidité et les tanins bien intégrés.
Que le Château Bon Baron soit capable de produire des vins de garde était déjà évident d’après ce qui précède, mais cela a été clairement confirmé par leur Acolon 2014. L’Acolon est un vitis vinifera pur et non un hybride, comme on le croit parfois. Au nez, tout comme pour le cabernet dorsa, on retrouvait une palette aromatique résolument fruitée. Ce vin a bénéficié d’un élevage en fût d’un an, ce qui se traduisait par de légers arômes vanillés et épicés au nez, qui accentuaient joliment les arômes de fruits noirs. Malgré son âge avancé, le nez ne présentait pratiquement aucun signe de vieillissement. Ce vin est encore étonnamment juteux en bouche. Il présente une structure tannique légère et une belle acidité en milieu de bouche. Longue finale ! Le deuxième Acolon à table était celui du domaine Ravenstein (2019). Ce vin se caractérisait lui aussi par des arômes exubérants de fruits noirs, avec en arrière-plan quelques subtiles notes de cuir. En bouche, il présentait une acidité nettement plus marquée que le précédent et des tanins plus prononcés. C’est un vin très structuré. Je suis curieux de voir comment il évoluera lorsqu’il aura atteint l’âge de l’Acolon du Bon Baron.
Le jeune domaine Mikken Urban Winery a produit avec son Monaco 2023 un vin très réussi, un assemblage d’acolon et d’un peu de cabernet dorsa. Un nez riche et varié, aux arômes de fruits noirs, de fruits des bois, de fraise des bois, mais aussi de menthol, de bois de cèdre et d’herbes séchées. Une attaque ample, riche en fruits noirs, soutenue par une fine acidité et des tanins souples et veloutés.
Le Kontreir III de la Wijnfaktorij, un assemblage d’acolon (40 %), de dornfelder (40 %) et de pinot noir (20 %), est un vin d’exception. C’est le premier vin belge à avoir figuré sur la carte du restaurant espagnol trois étoiles El Celler de Can Roca. Il a également été servi dans de nombreux autres restaurants étoilés belges. Le nez était très varié, avec un mélange de fruits rouges et noirs, mais aussi d’herbes séchées, d’eucalyptus, de poivre, de cuir et de tabac. En bouche, nous avons clairement perçu l’interaction entre l’acolon et le dornfelder, qui apportaient beaucoup de jutosité et de fruit d’une part, et nous avons également apprécié la structure tannique douce propre au pinot noir d’autre part. En milieu de bouche, l’acidité vive s’est joliment exprimée. Le vin est désormais prêt à être dégusté, mais il possède assurément encore un potentiel de garde.
S’il y avait eu un prix récompensant une qualité constante – et élevée – lors de cette dégustation, il aurait sans aucun doute été décerné au Château Bon Baron. Nous avons dégusté les millésimes 2013 et 2015 de leur « La Grande », un assemblage de gamaret et de garanoir, deux cépages suisses classiques. Les deux vins présentaient un nez complexe, avec d’une part des arômes fruités (fruits rouges et noirs, banane) et d’autre part de nombreuses notes d’épices sèches (laurier), de poivre et de menthol. Le long élevage en fût (2 ans) leur a également conféré de délicates notes de vanille, de bois de cèdre et de boîte à cigares. Des vins corsés et charpentés, qu’il vaut mieux accompagner d’un morceau de viande bien consistant. Personnellement, j’ai eu une légère préférence pour le millésime 2013, car l’acidité et les tanins y étaient un peu plus équilibrés et mieux intégrés. Le millésime 2015 semblait un peu plus concentré. C’est un vin qui, malgré son âge, paraît encore relativement jeune et peut sans problème vieillir encore quelques années.
Du domaine Petrushoeve, on nous a également servi deux vins en parallèle, le cabernet cortis 2020 et 2022. Le cabernet cortis donne généralement des vins charpentés, ce qui était également le cas ici. Au nez, on percevait à la fois des arômes de fruits rouges (cerises) et de fruits noirs (cassis, mûres), une légère note verte (poivron ?) mais aussi du poivre et de la cannelle. J’ai trouvé le millésime 2022 en particulier encore trop jeune pour être dégusté. Le cabernet cortis présente une structure tannique charpentée, dont les aspérités sont peut-être adoucies par le roto-fermenteur, mais j’ai tout de même perçu un peu trop d’astringence. Cette astringence avait complètement disparu dans le millésime 2020. La structure tannique, toujours charpentée, s’était déjà beaucoup mieux intégrée à l’acidité, ce qui, à mon sens, donnait un vin plus équilibré.
Le cabernet du domaine De Steinberg (2018) contient trois clones de cabernet : dorsa, mitos et cubin. Cela a donné un nez très fruité (cerise noire, cassis, fruits des bois), mais aussi des notes fumées, de boîte à cigares et une touche légèrement animale. Au premier abord, j’ai perçu une légère réduction au nez. Ce vin gagnerait à être carafé avant d’être servi. En bouche, les tanins étaient bien présents, mais ils s’harmonisaient déjà très bien avec l’acidité. Un vin à la structure solide.
Le domaine Vandeurzen a produit le premier vin belge à base de tempranillo. Il n’est pas évident de cultiver ce cépage d’origine espagnole sous notre climat. Cela ne sera probablement possible que lors d’années très ensoleillées et chaudes. Le millésime 2018 que nous avons dégusté s’est en tout cas révélé convaincant. Au nez, un mélange de fruits noirs, d’épices sèches, mais aussi de chocolat, de menthol, de réglisse, de cuir et de boîte à cigares. Un vin ample, très juteux en attaque, qui a ensuite révélé une belle structure, où les tanins et l’acidité s’entremêlaient harmonieusement. Une belle conclusion à une belle journée !
Conclusions
Nous avions commencé cette journée à Petrushoeve avec deux questions en tête : un pays comme la Belgique peut-il produire du vin rouge de qualité, et ce vin a-t-il également un potentiel de garde ? La réponse à ces deux questions est sans réserve « oui ». En tant que pays viticole à climat frais, la Belgique peut sans hésitation se hisser au même rang que d’autres pays et régions au climat frais en matière de production de vin rouge. Lorsque les conditions météorologiques sont favorables, le vin rouge belge peut être tout aussi juteux, complexe et structuré que ceux produits, par exemple, en Allemagne ou dans les régions françaises à climat frais. Ce constat vaut aussi bien pour les cépages classiques que pour les nouveaux cépages interspécifiques. Même un cépage techniquement exigeant comme le pinot noir peut donner de très beaux résultats en Belgique. Le potentiel de garde est également présent dans les cuvées haut de gamme, comme l’ont notamment démontré les vins du Château Bon Baron. La partie 1 contient quelques réflexions générales sur le vin rouge belge La partie 2 présente les notes de dégustation des vins belges à base de pinot noir





